Le professeur d’informatique à l’Université de Montréal Gilles Brassard a été honoré de la plus haute distinction de son domaine pour ses travaux sur la cryptographie quantique, une technologie qui pourrait révolutionner la sécurité informatique.
C’est la reconnaissance par les pairs de presque un demi-siècle de travaux. Je ne pourrais pas être plus heureux
, s’est exclamé M. Brassard, en entrevue à l’émission Tout un matin, mercredi.
Avec son collègue, le physicien d’IBM Charles H. Bennett, le Québécois a été récompensé du prix A. M. Turing 2025, du nom du mathématicien britannique qui a percé le mystère de la machine à cryptage allemande « Enigma » pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il est reconnu aujourd’hui comme le père de l’informatique.
Comme Alan Turing, les travaux de Gilles Brassard et Charles H. Bennett bousculent les sciences du cryptage, cette fois en leur donnant une tournure quantique.
Le fonctionnement des ordinateurs quantiques est complexe, puisque ces machines traitent l’information à l’échelle des particules élémentaires, comme les protons et les électrons, où les lois de la physique sont différentes des nôtres. (Photo d’archives)
Photo : La Presse canadienne / Seth Wenig
Les chercheurs ont notamment développé le tout premier protocole de cryptographie quantique, nommé BB84 (de leurs initiales et de l’année de leur invention). Ce protocole permet de transmettre des informations de manière sécurisée grâce à des principes de la théorie quantique, qui s’intéresse à l’infiniment petit.
Il s’agit d’utiliser les propriétés du monde microscopique, qui sont un peu différentes, même très différentes, de celles auxquelles nous sommes habitués dans notre monde macroscopique
, explique Gilles Brassard.
En particulier, l’information, à ce niveau-là, ne peut pas être mesurée sans perturbation et toute tentative de la mesurer crée une perturbation qui peut être détectée.
Ainsi, les messages transmis grâce à son protocole sont théoriquement impossibles à déchiffrer pour quiconque réussirait à les intercepter, et toute tentative d’espionnage serait aussitôt détectée.
Le mal et le remède
Le protocole BB84 est déjà utilisé comme modèle pour protéger des communications hautement confidentielles par fibre optique et satellites. Mais la cryptographie quantique n’est pas suffisamment prise au sérieux en Amérique du Nord, déplore le professeur.
C’est tristement surtout en Chine que c’est très utilisé. Ils ont pris ça très au sérieux et ont développé 10 000 km de fibre optique — un réseau complet de communication quantique — pour la cryptographie spécifiquement
, souligne-t-il.
Les communications quantiques fonctionnent par l’entremise de la fibre optique puisqu’elles reposent souvent sur l’état d’un photon. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada
Sous un autre aspect, l’essor de l’informatique quantique, pour la cryptologie, provoque un branle-bas en matière de sécurité informatique.
L’apparition et le développement des ordinateurs quantiques, qui peuvent effectuer de très grands volumes de calculs en simultané, laissent présager la péremption des systèmes de sécurité actuels.
Toute l’infrastructure est compromise par l’émergence des ordinateurs quantiques
, estime Gilles Brassard.
L’ordinateur quantique va être capable de briser complètement toute la cryptographie et la sécurité mises en place sur Internet depuis 40 ans.
Or, puisqu’elle permettra autant le cryptage des messages que leur décryptage, c’est la théorie quantique qui est [à la fois] le mal et le remède
, note le cryptologue.
Mais c’est encore plus ironique, parce que le remède a été découvert 10 ans avant le mal
, lance-t-il en faisant référence à la cryptologie quantique, dont fait partie son protocole de sécurité BB84.
Un ordinateur quantique, c’est quoi?
Les systèmes informatiques classiques, tels que les ordinateurs et téléphones grâce auxquels vous lisez cet article, utilisent un système binaire pour calculer des opérations, appelés des bits
. Les bits prennent soit une valeur de 0, soit de 1. Ils sont soit ouverts
, soit fermés
.
La plupart des ordinateurs quantiques à travers le monde utilisent des qubits supraconducteurs. Un qubit est une unité qui permet à l’ordinateur de faire des calculs, à l’instar des bits pour les ordinateurs classiques. Alors que les bits sont restreints à prendre la forme soit de 0 ou 1, les qubits peuvent prendre n’importe quelle valeur comprise entre 0 et 1 inclusivement, en plus de prendre toutes ces valeurs simultanément.
Ils sont donc plus efficaces, mais pas nécessairement plus rapides : ils effectuent simplement toutes les opérations en parallèle, plutôt qu’en série.
L’ordinateur quantique IBM Q System One est enfermé dans un grand cube de verre de 2,74 mètres de côté. (Photo d’archives)
Photo : IBM
Pas question
d’aller aux États-Unis
Le prix, financé par Google, comprend une bourse d’un million de dollars américains.
Fait notable, Gilles Brassard ne s’est pas rendu au siège new-yorkais de l’Association for Computing Machinery lpour le recevoir.
Je boycotte complètement les États-Unis, que ce soit pour les voyages ou pour acheter un paquet d’épinards. Si un ingrédient vient des États-Unis, je change de recette
, peste le lauréat. Pas question d’aller dans un pays qui nous a littéralement déclaré la guerre.
