Les Rayons et les Ombres: Collaboration, Histoire & Analyse d’un Film Français

illusions perdurent

Il n’est pas aisé de savoir par quel bout prendre Les rayons et les ombres tant l’œuvre est d’une incroyable densité pendant ses 3h15 et propose un regard complexe sur ses protagonistes, Jean et Corinne Luchaire ainsi qu’Otto Abetz. Avant de rentrer dans le vif du sujet, mieux vaut donc évoquer rapidement ce qui ne divisera personne devant le film : son incroyable reconstitution historique.

Xavier Giannoli avait déjà montré une aisance certaine pour filmer le Royaume de France du début du 19e siècle avec Illusions perdues (voire le Paris des années 1920 dans Marguerite). Bien aidé par le travail dingue de ses équipes, dont son chef décorateur Riton Dupire-Clément (fidèle du cinéaste depuis L’Apparition en 2018), le cinéaste confirme son talent pour mettre en scène l’Histoire avec un grand H dans Les rayons et les ombres.

Dormir sur ses deux oreilles

Il faut dire que les moyens ont été mis à disposition par Gaumont. Illusions perdues avait couté 19 millions d’euros et le studio français a franchi un nouveau cap avec les 30,6 millions d’euros confiés à Xavier Giannoli pour Les rayons et les ombres. Visuellement, le jeu en vaut la chandelle. Rarement un film français aura aussi bien reconstituer le bouleversement des années 30, de la Seconde Guerre mondiale et des quelques années suivants la fin du conflit sur le territoire hexagonal.

Le travail minutieux pour redonner vie aux plateaux de tournage de Corinne Luchaire, l’atmosphère de la rédaction du Nouveau Temps (le média de Jean Luchaire), les ornements de l’ambassade du Reich à Paris, les fêtes opulentes où le champagne coule à flots (et pas seulement)… Les rayons et les ombres impressionne, magnifié par la photographie grisâtre de Christophe Beaucarne (Illusions perdues aussi) et la très belle partition du compositeur Guillaume Roussel (évoquant parfois le travail de Volker Bertelmann sur Conclave, comme le morceau Le châtiment).

Pour résumer, Les rayons et les ombres est une réussite franche et totale sur tous les aspects techniques (n’oublions pas les costumes, maquillages et coiffures), mais vu son sujet, ce n’est pas vraiment le plus intéressant.

Les Rayons et les Ombres Jean Dujardin Nastya Golubeva Carax
Une reconstitution époustouflante

SS – Paris ne répond plus

Au bout de 2h30 de film, Giannoli confirme enfin l’origine du titre de son film, tiré du recueil de poèmes homonyme de Victor Hugo où il est notamment écrit : « Tout homme sur la terre a deux faces. Le Bien et le Mal. Blâmer tout, c’est ne comprendre rien. Les âmes des humains, d’or et de plomb sont faites ». Là réside toute la substance des Rayons et les ombres, démontrer que, même pendant l’Occupation et l’époque de la collaboration, le manichéisme n’est qu’un raccourci, une facilité, voire une erreur, historique.

Xavier Giannoli et son co-scénariste Jacques Fieschi se concentrent ainsi sur Jean Luchaire, journaliste humaniste et progressiste respecté des années 30, qui œuvre pour renforcer l’amitié franco-allemande avec son ami allemand francophile Otto Abetz, démocrate luttant farouchement contre l’antisémitisme. Du moins, au départ, puisque progressivement, les deux hommes vont sombrer dans la collaboration avec l’Allemagne nazie, le tout sous le regard naïf, impuissant, inconscient, aveuglée (chacun aura son avis) de Corinne Luchaire, fille de Jean et nièce d’Otto.

Les rayons et les ombres
« Le vrai pouvoir d’un journaliste, ce n’est pas ce qu’il écrit, mais ce qu’il n’écrit pas »

Les rayons et les ombres s’enfonce alors dans un récit tentaculaire, où Jean Luchaire devient un acteur majeur de la collaboration en tant que patron de presse influent des Nouveaux Temps tandis qu’Otto Abetz, diplomate allemand, devient carrément l’ambassadeur du Reich à Paris. Et alors se pose la question : comment ces hommes pacifistes, plutôt de gauche dans les années 1920-30, ont-ils pu passer de l’autre côté ? Comment sont-ils devenus collabos ?

C’est l’ambition de Les rayons et les ombres de tenter d’expliquer, chercher à comprendre sans pour autant excuser (le film le dit littéralement). Il en ressort un portrait puissant d’une période trouble où l’ambivalence est partout. Cette spirale dans laquelle le trio principal s’enfonce, consciemment ou non, ouvre une réflexion sur leur véritable responsabilité, sur l’engrenage infernal de la collaboration et cette facette sombre de l’Occupation, souvent moins explorée que les actes héroïques de la Résistance.

Historiquement, c’est fascinant. Cinématographiquement, c’est ambitieux (mais sans doute un peu trop long). Moralement, c’est à la fois courageux et périlleux.

Les Rayons et les Ombres August Diehl
Une histoire de conscience

papa fait de la collaboration

Difficile en effet de ne pas s’interroger durant tout le film sur la manière dont Xavier Giannoli filme ses anti-héros. En prenant le parti de les suivre de près, de capturer leur humanité derrière leurs actes odieux, le cinéaste français crée une forme d’empathie. Le duo Jean et Corinne Luchaire devient peu à peu attachant et aux spectateurs de s’interroger sur sa propre morale. Comment peut-on avoir de la compassion pour un collabo ? Est-ce un réflexe humain ou est-on coupable aussi, à notre façon ?

En faisant ce choix, Les rayons et les ombres va forcément diviser, surtout parce qu’il s’attarde longuement (et peut-être un peu trop d’ailleurs) sur la tuberculose de Jean et Corinne Luchaire. Est-ce au point de frôler la complaisance ? On pourrait le croire si l’écriture de Giannoli et Fieschi n’était pas aussi réfléchie. La tuberculose qui ronge les Luchaire n’est pas tant une excuse justifiant leurs actions ou leur lâcheté (eux qui étaient finalement condamnés avant même une éventuelle sentence mortelle), mais un symbole de l’horreur qu’ils refusent de regarder en face.

Les Rayons et les Ombres Jean Dujardin
Un procès pour clarifier une bonne pour toutes

Au fond, c’est une maladie qui matérialise leur compromission, consume leur conscience et représente une forme de contamination idéologique et sociale à l’échelle du pays. Et au-delà, le film avance à travers un point de vue particulier, celui de Corinne, incarnée par l’incroyable révélation Nastya Goloubeva‑Carax, qui vole la vedette à Jean Dujardin (solide mais sans fulgurance) et le toujours très bon August Diehl (dans sa phase nazie quelques mois après La disparition de Josef Mengele, lui qui était déjà impitoyable en SS dans Inglourious Basterds) .

Ce sont ses souvenirs enregistrés au magnétophone qui prennent vie à l’écran. Rien de plus logique donc que son récit s’émeut du sort de son père (et du sien) pendant tout le film… jusqu’à un procès final – lui fondé sur un souvenir collectif et historique avec les mots du procureur général – dissipant tout malentendu.

Les Rayons et les Ombres Nastya Golubeva Carax
Superbe Nastya Goloubeva‑Carax

À l’inverse de ses personnages, Les rayons et les ombres refuse de se dérober et regarde cette horreur en face pour éviter de l’oublier, l’atténuer, la normaliser et finir par l’accepter de nouveau. Car, dès sa première heure, Les rayons et les ombres établit des parallèles évidents avec notre société contemporaine entre la montée des discours nationalistes, l’instrumentalisation des étrangers et des religions, l’ingérence politique dans les médias, la corruption et in fine, la banalisation d’un mal insidieux aux faux-airs de solution miracle. À nous d’ouvrir les yeux, cette fois.

Les Rayons et les Ombres affiche Jean Dujardin Nastya Golubeva Carax

You may also like

Leave a Comment